# Pourquoi les entreprises refusent les ruptures conventionnelles ?

La rupture conventionnelle, instaurée en 2008, connaît un succès fulgurant en France. Avec plus de 514 000 accords signés en 2024, ce dispositif de séparation à l’amiable séduit massivement les salariés qui y voient une opportunité de quitter leur emploi tout en préservant leurs droits au chômage. Pourtant, derrière ces chiffres records se cache une réalité moins consensuelle : de nombreuses entreprises, des PME aux grands groupes, multiplient désormais les refus. Cette tendance s’explique par des contraintes financières croissantes, des risques juridiques importants et une perception de plus en plus négative de ce mode de rupture, parfois perçu comme un détournement du contrat de travail. Comprendre les raisons de ces refus permet d’éclairer les tensions actuelles entre employeurs et salariés autour de ce dispositif devenu central dans la gestion des départs.

## Le cadre juridique restrictif de la rupture conventionnelle selon le Code du travail

Le dispositif de rupture conventionnelle repose sur un principe fondamental inscrit à l’article L1237-11 du Code du travail : l’accord mutuel des deux parties. Contrairement à la démission ou au licenciement qui résultent d’une décision unilatérale, cette procédure exige le consentement libre et éclairé de l’employeur et du salarié. Cette exigence de bilatéralité constitue la première barrière légale que les entreprises peuvent invoquer pour refuser une demande. Aucun texte législatif n’impose à l’employeur d’accepter une rupture conventionnelle, et la Cour de cassation a confirmé à plusieurs reprises que ce mode de séparation ne peut être imposé par l’une ou l’autre des parties.

### Les conditions d’éligibilité strictes prévues par l’article L1237-11 du Code du travail

Seuls les salariés titulaires d’un contrat à durée indéterminée peuvent prétendre à une rupture conventionnelle. Les titulaires de CDD, les intérimaires et les apprentis sont expressément exclus du dispositif. Cette restriction limite considérablement le champ d’application et permet aux employeurs de refuser toute demande émanant de collaborateurs sous contrat précaire. Par ailleurs, la situation du salarié au moment de la demande joue un rôle déterminant : un employé en congé maternité, en arrêt maladie ou en congé parental ne peut légalement conclure une rupture conventionnelle, le contrat étant alors suspendu. Ces exceptions protègent à la fois le salarié vulnérable et l’employeur contre d’éventuelles contestations ultérieures.

### Les motifs de refus légitimes reconnus par la jurisprudence de la Cour de cassation

La jurisprudence a progressivement établi une liste de motifs légitimes permettant à l’employeur de rejeter une demande sans risque de contentieux. L’existence d’un différend entre les parties n’invalide pas automatiquement la possibilité d’une rupture conventionnelle, comme l’a précisé un arrêt du 30 septembre 2013. Toutefois, lorsque des reproches professionnels sont formulés à l’encontre du salarié, l’employeur peut légitimement craindre que ce dernier invoque ultérieurement ces griefs pour contester la validité de son consentement. La Cour de cassation reconnaît également comme motifs valables le besoin de préserver des compétences rares, la difficulté à remplacer un poste stratégique, ou encore les contraintes budgétaires de l’entreprise. Ces éléments offrent un cadre juridique solide aux employeurs souhaitant refuser sans s’exposer à une accusation d’abus de droit.

Les obligations de l’employeur en matière de consultation du CSE

Contrairement au licenciement économique collectif, la rupture conventionnelle individuelle n’impose pas, en principe, la consultation formelle du comité social et économique (CSE). Pour autant, l’employeur reste tenu à une obligation générale d’information du CSE sur la politique sociale, les conditions de travail et l’emploi dans l’entreprise. À ce titre, une utilisation massive des ruptures conventionnelles, ou l’adoption d’une politique de refus systématique, peut légitimement être abordée dans le cadre des consultations récurrentes sur les orientations stratégiques et la politique RH.

En pratique, de nombreux employeurs choisissent d’associer le CSE en amont lorsqu’ils mettent en place une politique encadrant les ruptures conventionnelles (critères d’acceptation, enveloppes budgétaires, priorité à certains profils, etc.). Cette transparence réduit les soupçons de traitement inégal ou arbitraire et limite le risque de contentieux pour discrimination. À l’inverse, une gestion opaque des demandes peut nourrir un climat de défiance et inciter certains salariés à contester la rupture conventionnelle ou son refus devant les prud’hommes.

Pour les salariés protégés (élus du CSE, délégués syndicaux, conseillers prud’homaux…), l’obligation est plus stricte : aucune rupture conventionnelle ne peut être valablement conclue sans autorisation préalable de l’inspection du travail, après consultation du CSE lorsque la loi l’exige. Ce formalisme renforcé rend ces dossiers particulièrement sensibles et explique que nombre d’entreprises préfèrent refuser d’emblée ce type de demande pour éviter un contrôle approfondi de leur gestion sociale.

Les délais de rétractation et procédures d’homologation DREETS

Au-delà de l’accord de principe entre les parties, la rupture conventionnelle est encadrée par une mécanique procédurale précise, qui peut, à elle seule, décourager certains employeurs. Une fois la convention signée, salarié et employeur bénéficient chacun d’un délai de rétractation de quinze jours calendaires. Durant cette période, un simple courrier recommandé ou une remise en main propre datée suffit pour revenir sur l’accord, sans avoir à motiver sa décision. Cette incertitude pèse sur l’organisation de l’entreprise, notamment lorsqu’il s’agit d’un poste clé difficile à remplacer.

À l’expiration du délai de rétractation, la convention doit être transmise pour homologation à la DREETS via le téléservice dédié. L’administration dispose alors de quinze jours ouvrables pour vérifier la régularité de la procédure (respect des délais, montant minimal de l’indemnité, absence d’atteinte manifeste au consentement). En cas de silence, l’homologation est réputée acquise, mais un refus explicite oblige les parties à tout reprendre à zéro. Pour une entreprise qui souhaite planifier ses effectifs et sa masse salariale, cette double séquence d’incertitude peut être perçue comme risquée.

À cela s’ajoute la possibilité pour le salarié ou l’employeur de contester la rupture conventionnelle homologuée devant le conseil de prud’hommes dans un délai de douze mois. Autrement dit, même après le départ effectif, le dossier n’est jamais totalement clos sur le plan juridique. Certaines directions préfèrent donc renoncer à ce dispositif et privilégier des modes de rupture qu’elles jugent plus prévisibles, comme le licenciement encadré ou, à l’inverse, la démission, quitte à assumer un climat social plus tendu à court terme.

Les contraintes financières et budgétaires des indemnités de rupture conventionnelle

Au-delà du cadre juridique, le coût de la rupture conventionnelle constitue l’un des principaux freins à son acceptation par les employeurs. À la différence d’une démission, ce mode de rupture implique systématiquement le versement d’une indemnité spécifique, au moins égale à l’indemnité légale ou conventionnelle de licenciement. Dans certains secteurs où les grilles d’ancienneté sont généreuses, cette indemnité peut rapidement atteindre plusieurs mois de salaire, voire plus d’un an pour les cadres très expérimentés.

Pour une entreprise, accepter une rupture conventionnelle, c’est donc consentir à un décaissement immédiat qui pèse sur la trésorerie, tout en assumant le coût du remplacement éventuel. Lorsque plusieurs salariés formulent une demande la même année, la facture peut s’avérer conséquente et obliger à revoir les budgets RH, voire les investissements. On comprend alors que certaines directions aient adopté une politique de refus quasi systématique, afin de garder la maîtrise de ces sorties de fonds.

Le calcul de l’indemnité légale minimale selon l’ancienneté du salarié

L’indemnité spécifique de rupture conventionnelle ne peut jamais être inférieure à l’indemnité légale de licenciement prévue à l’article L1234-9 du Code du travail, ni, lorsqu’elle est plus favorable, à l’indemnité conventionnelle. Concrètement, cela signifie au minimum un quart de mois de salaire brut par année d’ancienneté pour les dix premières années, puis un tiers de mois au-delà. Pour un salarié ayant quinze ans d’ancienneté, l’employeur doit donc prévoir plus de quatre mois de salaire brut à verser au moment de la rupture.

Dans certaines conventions collectives, notamment dans la banque, l’assurance, la métallurgie ou la chimie, les barèmes conventionnels dépassent largement ce plancher légal. Un cadre de 20 ans d’ancienneté peut ainsi prétendre à 10, 12 voire 15 mois de salaire selon sa classification. Dans ce contexte, chaque rupture conventionnelle représente un investissement significatif, que les directions comparent inévitablement au coût d’autres solutions de gestion des effectifs, comme la mobilité interne ou le licenciement pour motif économique.

À cela s’ajoute un élément souvent sous-estimé par les salariés : ces indemnités sont calculées sur la base d’un salaire de référence (moyenne des derniers mois ou des douze derniers mois, selon la formule retenue) et peuvent être majorées par la négociation. Plus le salarié est en position de force (résultats, expertise rare, relations sociales), plus il sera tenté de demander une indemnité supérieure au minimum légal. Or, face à une inflation des montants demandés, beaucoup d’employeurs préfèrent couper court en refusant la rupture conventionnelle.

Les charges sociales patronales et contributions chômage associées

Si l’indemnité de rupture conventionnelle bénéficie d’un régime social et fiscal parfois plus avantageux que d’autres indemnités, elle n’est pas pour autant neutre pour l’employeur. Au-delà de certains seuils, une partie de l’indemnité est assujettie aux cotisations sociales, à la CSG et à la CRDS. S’ajoutent, selon les périodes, des contributions spécifiques telles que le forfait social, dont le taux a pu atteindre 20 % sur certaines composantes, avant d’être aménagé par les réformes successives.

Ces charges patronales viennent renchérir le coût global de la rupture conventionnelle par rapport à une simple démission, qui n’entraîne aucune indemnité, ou même par rapport à un licenciement économique dans un contexte où l’entreprise peut parfois bénéficier d’aides à la reconversion ou de dispositifs mutualisés (comme le contrat de sécurisation professionnelle). Lorsqu’on additionne indemnité brute, charges sociales et éventuels honoraires d’accompagnement (avocats, cabinets RH, etc.), l’addition peut rapidement dissuader un dirigeant de valider une demande.

Pour les TPE et PME, particulièrement exposées aux variations de trésorerie, cette problématique est encore plus marquée. Un seul dossier de rupture conventionnelle mal anticipé peut déséquilibrer un budget annuel ou remettre en question un recrutement stratégique. C’est l’une des raisons pour lesquelles on observe, dans ces structures, des politiques de refus plus fréquentes, malgré la bonne volonté affichée à l’égard des projets personnels des salariés.

L’impact sur la masse salariale et les provisions comptables

Sur le plan comptable, la rupture conventionnelle n’est pas seulement une dépense ponctuelle : elle s’inscrit aussi dans la politique globale de gestion de la masse salariale. Lorsqu’une entreprise accepte plusieurs ruptures sur un exercice, elle doit parfois constituer des provisions pour risques et charges afin d’anticiper ces décaissements, surtout si des négociations sont en cours et qu’une probabilité sérieuse d’accord existe. Ces provisions viennent dégrader le résultat comptable et peuvent influencer les indicateurs de performance transmis aux actionnaires ou aux banques.

En parallèle, la disparition d’un salarié expérimenté implique souvent des coûts indirects : temps de recrutement du remplaçant, formation, baisse de productivité durant la période de montée en compétences, voire recours à l’intérim ou à des consultants pour pallier l’absence. Si l’on compare ces coûts à l’économie potentielle sur le long terme (salaire d’un profil plus junior, réorganisation du service), la balance n’est pas toujours évidente à arbitrer, surtout dans des métiers de niche où le savoir-faire est difficilement transmissible.

Nombre de directions financières raisonnent ainsi en « coût complet de sortie » plutôt qu’en simple indemnité de rupture conventionnelle. Dans ce calcul global, accepter la demande d’un salarié peut apparaître comme une mauvaise opération économique, même si la relation de travail est devenue moins satisfaisante. D’où une politique de refus qui n’a, en apparence, rien de personnel, mais répond à une logique budgétaire stricte.

La comparaison des coûts entre licenciement économique et rupture conventionnelle

Face à une demande de rupture conventionnelle, certains employeurs comparent spontanément ce dispositif au licenciement économique individuel ou collectif. Sur le papier, les montants d’indemnité peuvent paraître proches, car la base de calcul reste la même. Mais le licenciement économique ouvre la porte à des mécanismes spécifiques comme le contrat de sécurisation professionnelle (CSP) ou le congé de reclassement, qui, bien que coûteux, sont en partie encadrés et cofinancés par le système d’assurance chômage.

La rupture conventionnelle, elle, transfère directement sur l’entreprise la totalité du coût de l’indemnité tout en ouvrant au salarié un droit instantané aux allocations chômage. Vu du dirigeant, on pourrait dire que c’est « payer pour partir et payer encore indirectement via les cotisations chômage ». Dans certains cas, l’employeur préfère donc assumer un licenciement économique, plus aligné avec la réalité de ses difficultés structurelles, plutôt que de multiplier des ruptures à la carte qui brouillent son message social.

Enfin, le licenciement économique permet parfois de s’inscrire dans un plan plus global (réorganisation, plan de sauvegarde de l’emploi, accord de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) qui donne de la cohérence aux départs. À l’inverse, une succession de ruptures conventionnelles peut donner le sentiment d’une gestion au fil de l’eau, voire d’un contournement des obligations associées aux restructurations. C’est aussi pour éviter ce risque d’image et de contentieux que certaines entreprises verrouillent l’accès à la rupture conventionnelle.

Les risques juridiques de requalification en licenciement sans cause réelle et sérieuse

Derrière l’apparente simplicité de la rupture conventionnelle se cache un risque majeur pour les employeurs : la requalification par les juges en licenciement sans cause réelle et sérieuse, voire en licenciement nul. En effet, si le consentement du salarié est vicié, si la procédure n’est pas scrupuleusement respectée, ou si la rupture dissimule en réalité un licenciement déguisé, le conseil de prud’hommes peut annuler la convention et condamner l’entreprise à verser des dommages et intérêts conséquents.

Ce risque est loin d’être théorique. La Cour de cassation a rappelé à plusieurs reprises que la liberté de consentement devait être totale et que toute pression, menace de licenciement ou manœuvre dolosive pouvait entraîner la nullité de la rupture conventionnelle. Pour un employeur déjà échaudé par un contentieux social, accepter une nouvelle demande de rupture conventionnelle peut donc apparaître comme une prise de risque disproportionnée.

Les cas de vice du consentement et pression morale sanctionnés par les prud’hommes

Le vice du consentement peut prendre plusieurs formes : erreur, dol (tromperie) ou violence, y compris morale. Dans le contexte d’une rupture conventionnelle, les juges examinent avec attention les circonstances de la signature : le salarié a-t-il été informé de ses droits ? A-t-il eu le temps de réfléchir ? A-t-il subi des menaces explicites ou implicites de licenciement pour faute grave en cas de refus ?

Lorsque le salarié démontre qu’il a signé sous la pression, par exemple après des remarques répétées sur sa prétendue insuffisance professionnelle ou des menaces de dégradation de ses conditions de travail, les prud’hommes n’hésitent pas à annuler la convention. Dans ce cas, la rupture produit les effets d’un licenciement sans cause réelle et sérieuse, avec indemnité de licenciement, indemnité pour licenciement abusif et parfois rappel de salaires. Le « divorce à l’amiable » se transforme alors en contentieux coûteux.

Conscients de cette épée de Damoclès, certains employeurs préfèrent refuser purement et simplement toute rupture conventionnelle dans les situations de conflit ou de fragilité psychologique du salarié (burn-out, harcèlement allégué, dégradation des conditions de travail). Ils craignent qu’une demande acceptée dans ce contexte ne soit ensuite utilisée contre eux pour démontrer qu’ils ont cherché à se débarrasser d’un salarié gênant sans assumer une procédure de licenciement en bonne et due forme.

La nullité de la rupture conventionnelle pour salariée enceinte ou en congé maternité

Le Code du travail protège particulièrement les salariées enceintes, en congé maternité ou revenant de congé maternité. En principe, une rupture conventionnelle signée pendant un congé maternité ou un arrêt de travail lié à la grossesse est très fragile juridiquement et expose l’employeur à un risque élevé de nullité pour atteinte à la protection maternité. Même si la loi n’interdit pas formellement la conclusion d’une rupture conventionnelle avec une salariée enceinte, les juges examinent avec une extrême sévérité la réalité de son consentement.

Dans plusieurs décisions, les juridictions ont annulé des ruptures conventionnelles au motif que la salariée n’était pas en mesure de prendre une décision libre et éclairée en raison de son état de santé ou de la pression ressentie. La conséquence est lourde pour l’employeur : réintégration potentielle de la salariée ou, à défaut, versement d’indemnités renforcées pour licenciement nul, en plus des salaires dus depuis la rupture. On comprend dès lors pourquoi de nombreuses entreprises refusent d’entrer en discussion sur une rupture conventionnelle dans ce type de situation, même à la demande insistante de l’intéressée.

Cette prudence vaut également pour les arrêts maladie de longue durée et les situations d’inaptitude en cours d’évaluation par la médecine du travail. Tant que le contrat est suspendu, la marge de manœuvre est étroite et l’employeur court le risque de voir la rupture conventionnelle requalifiée en licenciement pour inaptitude mal géré, voire en licenciement discriminatoire fondé sur l’état de santé.

Les litiges liés aux salariés protégés et représentants du personnel

Les salariés protégés – membres élus du CSE, délégués syndicaux, conseillers prud’homaux, etc. – bénéficient d’une protection renforcée contre la rupture de leur contrat de travail. Toute rupture conventionnelle les concernant doit être autorisée par l’inspection du travail, après une instruction approfondie du dossier. L’administration vérifie alors que la rupture ne dissimule pas une mesure de rétorsion liée au mandat ou à l’activité syndicale du salarié.

En pratique, cette procédure spécifique est souvent perçue comme lourde et aléatoire par les employeurs. Un refus de l’inspection du travail remet en cause la rupture et impose la poursuite du contrat dans un climat parfois détérioré. De plus, en cas de contestation ultérieure, le contentieux relève du juge administratif, avec des délais et une technicité encore plus importants. Autant de raisons qui poussent de nombreuses directions à refuser tout recours à la rupture conventionnelle pour les salariés protégés, en privilégiant, le cas échéant, des procédures de licenciement encadrées.

À cela s’ajoute un risque d’image : une multiplication des ruptures conventionnelles concernant des représentants du personnel peut être interprétée comme une volonté de « nettoyer » le dialogue social. Les organisations syndicales sont alors promptes à dénoncer ces pratiques, ce qui peut déclencher des contrôles de l’inspection du travail ou des campagnes de communication externes dommageables. Là encore, le calcul coût/risque penche souvent en faveur du refus.

Les stratégies alternatives de gestion des départs en entreprise

Face aux limites et aux risques de la rupture conventionnelle, de nombreuses entreprises ont développé des stratégies alternatives pour gérer les départs et ajuster leurs effectifs. Ces dispositifs, parfois plus complexes à mettre en œuvre, offrent toutefois un cadre plus prévisible et mieux aligné avec la stratégie globale de l’entreprise. Ils permettent aussi, dans certains cas, de mutualiser les coûts ou de bénéficier d’aides publiques.

Pour le salarié, ces alternatives peuvent paraître moins attractives que la rupture conventionnelle « sur mesure ». Pourtant, elles offrent parfois des garanties supérieures en termes d’accompagnement, de formation ou de sécurisation du projet professionnel. Encore faut-il les connaître et savoir les activer au bon moment, ce qui suppose un dialogue social de qualité et une communication transparente de la part de l’employeur.

Le plan de départ volontaire et le dispositif de rupture conventionnelle collective

Le plan de départ volontaire (PDV) et la rupture conventionnelle collective (RCC) sont des outils conçus pour organiser des départs négociés à l’échelle d’une équipe, d’un service ou de l’entreprise entière. À la différence de la rupture conventionnelle individuelle, ces dispositifs s’inscrivent dans un accord collectif négocié avec les organisations syndicales et validé par l’administration. Ils définissent des critères objectifs de départ, des enveloppes financières, des mesures d’accompagnement (bilan de compétences, formations, aides à la création d’entreprise) et des modalités de candidature des salariés.

Pour l’employeur, l’avantage est double : d’une part, il encadre le coût global de l’opération dans un budget prédéfini ; d’autre part, il sécurise juridiquement la démarche en s’appuyant sur un accord majoritaire. Le risque de contentieux individuel est réduit, car chaque départ s’inscrit dans un cadre collectif accepté par les partenaires sociaux. C’est pourquoi les grandes entreprises privilégient de plus en plus ces plans lorsqu’elles doivent réduire leurs effectifs, plutôt que de multiplier les ruptures conventionnelles individuelles au coup par coup.

Pour le salarié, le PDV ou la RCC peuvent offrir des conditions financières et un accompagnement supérieurs à ceux d’une rupture conventionnelle classique. En revanche, ils supposent d’entrer dans un calendrier et des critères définis par l’accord, ce qui limite la liberté de choisir le moment exact de son départ. C’est le prix à payer pour bénéficier d’un dispositif sécurisé et souvent plus généreux.

La mobilité interne et les postes de reclassement préalables

Avant d’envisager une rupture du contrat de travail, de nombreux employeurs privilégient aujourd’hui la mobilité interne et le reclassement. L’idée est simple : plutôt que de perdre une compétence, on la réoriente vers un autre poste, un autre service ou parfois un autre site du groupe. Cette stratégie permet de limiter les coûts de départ tout en répondant aux aspirations d’évolution de certains salariés. Elle s’inscrit pleinement dans la logique de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC).

Concrètement, un salarié en quête de rupture conventionnelle se voit parfois proposer une mutation, une évolution de mission, ou un passage à temps partiel plutôt qu’un départ indemnisé. Pour l’employeur, c’est une manière de montrer qu’il recherche d’abord des solutions de maintien dans l’emploi, ce qui renforce sa position en cas de contentieux ultérieur. Pour le salarié, l’alternative peut être perçue comme une opportunité… ou comme une manœuvre dilatoire selon la qualité du poste proposé et la réalité de son projet personnel.

Certaines entreprises vont plus loin en créant des « cellules de reclassement internes » ou des programmes de mobilité avec accompagnement personnalisé. Cela peut prendre la forme d’ateliers de projection professionnelle, de bourses d’emploi internes, ou de passerelles vers d’autres entités du groupe. Si ces dispositifs fonctionnent, la pression sur les ruptures conventionnelles diminue mécaniquement, car les salariés trouvent des solutions de transition sans rompre leur contrat.

Les accords de performance collective selon les ordonnances macron

Depuis les ordonnances Macron de 2017, les entreprises disposent d’un outil supplémentaire : l’accord de performance collective (APC). Ce type d’accord permet, sous certaines conditions, de modifier des éléments essentiels du contrat de travail (rémunération, durée du travail, organisation, mobilité) pour répondre à des nécessités liées au fonctionnement de l’entreprise ou à la préservation de l’emploi. Le salarié qui refuse l’application de l’APC peut être licencié pour motif spécifique, ouvrant droit aux indemnités classiques de licenciement.

Pour les employeurs, l’APC offre une alternative structurée à la multiplication des ruptures conventionnelles individuelles. Plutôt que de négocier au cas par cas, l’entreprise définit un nouveau cadre collectif et laisse à chacun le choix de l’accepter ou de quitter l’entreprise avec un statut de licencié. Cela peut sembler brutal, mais d’un point de vue juridique, le risque est souvent mieux maîtrisé que celui d’une série de ruptures conventionnelles susceptibles d’être contestées pour vice du consentement.

Pour les salariés, le dilemme est différent : accepter une évolution parfois défavorable de leurs conditions de travail ou partir avec une indemnité de licenciement et un droit au chômage. Dans certains cas, cette perspective peut être préférée à une rupture conventionnelle incertaine ou régulièrement refusée par l’employeur. L’APC devient alors, paradoxalement, un vecteur de départ négocié, mais sous l’angle du licenciement plutôt que de l’accord amiable.

Les secteurs d’activité et typologies d’entreprises multipliant les refus

Toutes les entreprises ne se comportent pas de la même façon face aux demandes de rupture conventionnelle. Selon le secteur d’activité, la taille de la structure et la tension sur les compétences, les politiques vont du « oui presque automatique » au « non de principe ». Comprendre ces différences permet de mieux anticiper les chances de voir une demande aboutir et d’adapter sa stratégie.

On observe ainsi que les refus sont plus fréquents dans les secteurs à forte technicité, où les profils expérimentés sont difficiles à remplacer, ainsi que dans les entreprises qui ont déjà subi des vagues de départs massifs par rupture conventionnelle et souhaitent désormais « refermer le robinet ». À l’inverse, certaines structures, notamment dans les services, continuent d’utiliser largement ce dispositif comme un outil de flexibilité, notamment pour gérer les ajustements d’effectifs sans recourir au licenciement.

Les PME et TPE confrontées aux difficultés de remplacement des compétences clés

Dans une petite structure, chaque départ pèse lourd. La rupture conventionnelle d’un chef d’atelier, d’un responsable administratif ou d’un commercial historique peut fragiliser l’ensemble de l’organisation. Le remplacement d’une compétence clé prend du temps, mobilise des ressources et n’est jamais garanti : qui n’a pas vu une TPE rester plusieurs mois sans trouver le bon profil, avec à la clé une perte de chiffre d’affaires ou une surcharge de travail pour le reste de l’équipe ?

Pour ces raisons, de nombreux dirigeants de PME et TPE opposent un refus de principe aux demandes de rupture conventionnelle, sauf situation exceptionnelle. Ils préfèrent négocier des aménagements (télétravail, horaires, mobilité) ou, en dernier recours, accepter une démission plutôt que de financer un départ dont ils ne percevraient pas le bénéfice. Leur logique n’est pas seulement budgétaire, elle est aussi organisationnelle : dans une petite équipe, chaque poste compte et la disparition d’un salarié expérimenté peut mettre en péril des contrats ou des clients stratégiques.

Par ailleurs, ces structures disposent rarement de services RH structurés ou de conseils juridiques internes. La peur de « mal faire » la procédure de rupture conventionnelle et de se retrouver devant les prud’hommes constitue un frein supplémentaire. Entre le risque de contentieux et le coût immédiat de l’indemnité, beaucoup choisissent la prudence : refuser la rupture conventionnelle et laisser venir, le cas échéant, une démission ou une autre forme de rupture mieux maîtrisée.

Les secteurs en tension avec pénurie de main-d’œuvre qualifiée

Certains secteurs connaissent une pénurie chronique de main-d’œuvre qualifiée : informatique, santé, BTP spécialisé, industrie de pointe, hôtellerie-restauration dans certaines régions, etc. Dans ces contextes, chaque salarié compétent est une ressource précieuse que les employeurs peinent à conserver. Accepter une rupture conventionnelle, c’est prendre le risque de ne pas retrouver de remplaçant à court terme, ou de devoir surenchérir sur les salaires pour attirer un nouveau candidat.

Il n’est donc pas surprenant que les entreprises de ces secteurs soient particulièrement réticentes à valider des départs à l’amiable, surtout lorsqu’il s’agit de profils rares (développeurs seniors, infirmiers spécialisés, chefs de chantier expérimentés). Elles préfèrent tenter de retenir les talents par des augmentations ciblées, des promotions ou des aménagements de poste plutôt que de financer leur départ. On touche ici à une dimension stratégique : dans une guerre des talents, chaque rupture conventionnelle accordée à un profil clé peut être perçue comme une défaite.

Pour le salarié, cette réalité peut être frustrante : même avec un projet solide (reconversion, création d’entreprise, déménagement), il se heurtera à un refus ferme, non pas en raison de sa performance, mais parce que le marché du travail local rend sa position quasi irremplaçable. Comprendre cette logique permet au moins de ne pas personnaliser le refus et d’envisager d’autres leviers de négociation.

Les grandes entreprises appliquant des politiques RH restrictives

À l’autre extrémité du spectre, les grands groupes disposent souvent de politiques RH très formalisées sur les ruptures conventionnelles. Après une phase où le dispositif a pu être largement utilisé pour fluidifier les effectifs, beaucoup ont dressé un constat : multiplication des départs volontaires, alourdissement des charges de personnel, sentiment d’injustice chez ceux à qui la rupture conventionnelle est refusée. Pour éviter cet « effet d’aubaine », certaines directions ont mis en place des règles internes strictes : plafonnement du nombre de ruptures par an, limitation à certains métiers, validation obligatoire par la DRH groupe, etc.

Dans ces organisations, le manager de proximité n’a plus la main pour accepter une demande, même s’il y est favorable. La décision se prend plusieurs niveaux au-dessus, sur la base de critères budgétaires et de gestion des compétences à moyen terme. Le salarié se heurte alors à une fin de non-recevoir impersonnelle : « politique groupe », « pas d’ouverture cette année », « pas de budget ». Cette distance renforce le sentiment d’incompréhension, mais elle répond à une logique de cohérence interne et de maîtrise des précédents.

De plus, les grandes entreprises sont particulièrement exposées au risque de contagion : une rupture conventionnelle accordée à un collaborateur peut susciter des dizaines de demandes similaires dans la même entité ou la même filière. Pour éviter cet effet domino, certaines DRH adoptent une communication très prudente, voire discrète, sur les accords conclus. Là encore, la conséquence pour le salarié est claire : obtenir une rupture conventionnelle devient rare et suppose d’entrer dans des cas d’exception bien identifiés (restructuration, mobilité géographique contrainte, inaptitude non professionnelle…).

Les recours possibles pour le salarié face au refus de rupture conventionnelle

Face à un refus, même répété, l’employeur reste dans son droit : la rupture conventionnelle repose sur un accord mutuel et ne peut être imposée. Pour autant, le salarié n’est pas totalement démuni. Plusieurs voies, plus ou moins contentieuses, lui permettent de reprendre la main sur son projet professionnel tout en sécurisant, autant que possible, ses droits. L’enjeu est alors de choisir la stratégie la plus adaptée à sa situation, à son niveau de risque acceptable et à la qualité de la relation avec l’employeur.

Avant de se lancer dans un bras de fer, il est utile de documenter les échanges, de clarifier ses objectifs (obtenir une indemnité, préserver la relation, quitter vite, sécuriser le chômage) et, si possible, de se faire accompagner (avocat, défenseur syndical, conseiller en évolution professionnelle). Une mauvaise démarche peut se retourner contre le salarié, par exemple si elle est interprétée comme une volonté délibérée de nuire à l’entreprise ou de provoquer un licenciement disciplinaire.

La démission négociée et la transaction avec clause de non-concurrence

Lorsque l’employeur refuse la rupture conventionnelle mais souhaite tout de même éviter un conflit ouvert, une alternative consiste à négocier une démission assortie d’une transaction. Dans ce schéma, le salarié présente une démission classique, puis, une fois le contrat rompu, les parties signent un protocole transactionnel dans lequel l’employeur verse une somme d’argent en contrepartie de la renonciation à tout recours. Cette indemnité peut également compenser la renonciation, totale ou partielle, à une clause de non-concurrence handicapante.

Attention toutefois : sur le plan du chômage, la démission n’ouvre pas immédiatement droit à l’allocation, sauf cas particuliers (démission légitime, projet de reconversion validé, etc.). La transaction ne change rien à cette règle. Autrement dit, cette solution peut être intéressante si le salarié dispose déjà d’un nouvel emploi ou d’une sécurité financière, mais elle n’est pas adaptée à ceux qui comptent sur France Travail pour amortir leur transition. Comme souvent, tout est question de priorités : obtenir une indemnité ou sécuriser son revenu futur.

Pour l’employeur, la transaction présente l’avantage de clore définitivement le dossier en encadrant contractuellement la renonciation à tout litige. C’est un peu l’équivalent d’une « assurance juridique » : on paie pour se prémunir contre des contentieux ultérieurs. Pour le salarié, c’est l’occasion d’obtenir une contrepartie financière là où la démission seule n’en prévoyait aucune, et éventuellement de desserrer les contraintes d’une clause de non-concurrence qui limitait fortement ses perspectives sur le marché du travail.

La saisine du conseil de prud’hommes pour prise d’acte de rupture

Lorsque le refus de rupture conventionnelle s’inscrit dans un contexte plus large de manquements graves de l’employeur (harcèlement moral, salaires impayés, modification unilatérale du contrat, atteinte à la santé et à la sécurité), le salarié peut envisager une prise d’acte de la rupture. Il s’agit d’une démarche unilatérale par laquelle il quitte l’entreprise en reprochant formellement à l’employeur ses manquements, puis saisit le conseil de prud’hommes pour faire requalifier cette rupture en licenciement sans cause réelle et sérieuse, voire en licenciement nul.

Cette voie est risquée : si les juges estiment que les griefs ne sont pas suffisamment graves ou pas suffisamment prouvés, la prise d’acte produit les effets d’une simple démission, sans indemnité ni droit immédiat au chômage. C’est un peu comme sauter en parachute sans être certain que la voile s’ouvrira. C’est pourquoi cette stratégie doit être réservée aux situations où les manquements de l’employeur sont avérés et solidement documentés (mails, attestations, certificats médicaux, mises en demeure restées sans réponse).

En pratique, la prise d’acte est parfois brandie comme un levier de négociation pour encourager l’employeur à revenir à la table des discussions, notamment sur une rupture conventionnelle ou une transaction. Mais il ne faut pas la considérer comme une simple menace : si le salarié franchit le pas, le lien de travail est rompu immédiatement, sans retour en arrière possible, même si la procédure prud’homale dure des mois. Là encore, l’accompagnement par un avocat spécialisé en droit social est vivement recommandé.

La médiation conventionnelle par un avocat spécialisé en droit social

Entre le « oui » à une rupture conventionnelle et le contentieux frontal devant les prud’hommes, il existe une voie intermédiaire : la médiation. De plus en plus d’avocats en droit du travail proposent d’intervenir comme tiers facilitateur pour renouer le dialogue entre employeur et salarié. L’objectif n’est pas d’imposer une solution mais de permettre aux parties d’exposer leurs contraintes respectives et de construire un accord sur mesure : aménagement du poste, départ différé, transaction, voire rupture conventionnelle avec conditions ajustées.

Cette médiation peut être conventionnelle (acceptée volontairement par les deux parties) ou proposée dans le cadre de la procédure prud’homale, qui favorise les modes amiables de règlement des conflits. Elle présente plusieurs avantages : confidentialité des échanges, rapidité potentielle par rapport à un procès, préservation de la relation humaine, maîtrise des coûts. Pour le salarié, elle offre la possibilité de faire entendre sa voix dans un cadre sécurisé et d’explorer des options auxquelles il n’aurait pas pensé seul.

Pour l’employeur, accepter une médiation est souvent perçu comme un signe d’ouverture et de responsabilité sociale. Cela ne signifie pas qu’il devra forcément céder à toutes les demandes, mais qu’il accepte de sortir de la logique binaire « rupture conventionnelle ou rien ». Dans bien des cas, cette approche permet d’aboutir à un compromis acceptable pour chacun, évitant ainsi le durcissement des positions et la spirale du conflit judiciaire. À défaut d’obtenir la rupture conventionnelle espérée, le salarié peut au moins repartir avec un accord clair, une indemnité négociée ou des conditions de départ plus favorables que la simple démission.